Maman, tu as déjà été mince avant?

Ce n’est pas la première fois qu’elles abordent le sujet ; il y a quelques temps, c’est mon ventre qui avait été au centre des discussions. Mais visiblement, l’image que renvoie mon corps travaille ma grande fille. 

J’ai demandé « avant quoi ? »

Bein « avant » tiens. Quand tu étais jeune. Tu étais mince quand tu étais jeune ? Ou tu as toujours été… 

Le mot reste coincé. 

… grosse ? renchérit sa soeur. 

Ma petite mini n’a pas encore acquis le filtre du « politiquement correct ». La grande oui par contre. Parce-qu’elle la reprend tout de suite : « Non pas ça, plutôt… élargie. Oui, c’est ça, est ce que tu as toujours été élargie ? Ou enrobée ? 

L’une rit nerveusement. L’autre cherche des mots pour ne pas prononcer celui-qu-on-ne-peut-dire. Gros. Grosse. Ce mot qui est déjà perçu par des enfants de 6 et 8 ans comme une arme qui peut blesser. 

Je sais quoi répondre. Je m’y étais préparée. Ça fait bientôt 30 ans que je suis consciente de cette réalité et il n’y avait pas de raison que mes enfants n’en soient pas conscientes un jour également. 

Mais je suis ultra attentive à la façon dont je parle de moi, de mon corps, des corps, le leur et celui des autres. 

J’ai acceuilli et accepté la question. Et je leur ai confirmé que oui, mon corps est gros, qu’il n’a jamais vraiment été autrement. Mais je leur rappelle qu’il n’est pas que ça. Il est fort, doux, résistant, comique,… 

Je leur explique aussi que je préfère qu’on dise que mon corps est gros et non pas que je suis grosse. Ce n’est pas qu’une question de mots, c’est une question de sens aussi. Je suis plein de choses : passionnée, douce, amoureuse, gentille, sympathique. Je souhaite qu’on me décrive comme ça, pas comme grosse, qui n’est qu’une des nombreuses caractéristiques de mon corps, pas de ma personne. 

Je t’aime tu sais. Comme ça, pas autrement. Ça aurait été trop bizarre que tu sois mince de toutes façons. 

Alors, on « élargit » le débat sur l’utilisation de ce mot comme une insulte, comme un mot qui fait mal. Pourquoi est-ce qu’il peut faire mal ? L’ont-elles déjà utilisé pour ça ? Ou entendu d’autres l’utiliser ?  Pourquoi ? Qu’est ce que ça provoque ? Est ce que c’est ce qu’elles souhaitent, faire mal avec des mots ? 

C’est une soirée qui part dans tous les sens, à partir d’une simple question. J’aime ces échanges avec mes minis. 

Et quand elles vont se coucher, j’y repense. Je suis drôlement fière de moi, de mes explications, de mon sourire, de mes réponses qui semblent naturelles et détendues. 

Et je me demande si j’ai réussi à donner le change… Est ce que j’ai réussi à les convaincre que c’est pas si grave, que ça ne fait pas si mal que ça, que ce mot ne continue pas à blesser même quand on est une (très) grande fille ?

Je savais quoi répondre. Je m’y étais préparée. Je n’étais juste pas préparée à avoir le coeur aussi gros que le corps…

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