La lettre au fond du tiroir 

Je ne sais pas pourquoi je l’ai conservée. Sûrement à cause de cette mauvaise habitude de tout garder, au cas où. Pourtant, elle ne pouvait servir à rien de bon, cette lettre. Je l’avais même oubliée, à vrai dire. Sauf qu’en faisant un gigantesque rangement par le vide, je l’ai retrouvée, bien cachée au fond du tiroir de la table de nuit.

Je pourrais reconnaître cette écriture entre mille. Pendant des années, elle s’est retrouvée dans mes journaux de classe, dans ses livres de recettes, sur les petits mots utilisés pour communiquer quand le gsm n’existait pas. Une écriture rapide, sans fioritures, difficilement lisible par les non-initiés. Un peu comme ma mère elle-même. 

Cette lettre avait mis longtemps à arriver à bonne destination. Pas parce que le facteur n’avait pas su lire ses pattes de mouche, mais parce que mon nom de famille – et le sien – n’était pas écrit sur l’enveloppe. Ni oubli, ni erreur, juste une volonté farouche de mettre de la distance, de briser le lien, avant même la lecture.

Pendant un certain temps, je l’ai laissée fermée…

Si je ne l’ouvre pas, c’est comme si elle n’avait jamais été écrite. 

Si je ne la lis pas, son contenu ne pourra jamais me blesser. 

Mais je l’ai ouverte. Et je l’ai lue.

Tu as toujours été une déception. Plus jeune, j’ai cru que c’était l’âge, que tu t’ameliorerais avec le temps. Mais non, tu m’as prouvé encore une fois que tu es et resteras une déception. 

Je ne veux plus rien savoir de toi. 

Lorsque le père des minis et moi nous sommes séparés, je savais qu’elle n’allait pas prendre ça bien. Je la connaissais assez pour savoir que je serais jugée durement. Mais jamais, jamais, je n’aurais imaginé être condamnée. Jamais je n’aurais pensé être rejetée, bannie du seul endroit où je pensais pouvoir toujours revenir. Au moment où se déroulait le pire moment de ma vie d’adulte, je n’avais plus le droit à son support.

En trois ans et demi, rien n’a beaucoup changé entre nous. Et moi, je ne comprends toujours pas. Comment peut-on un jour arrêter d’aimer un de ses enfants ? Comment l’affection qu’on leur porte peut-elle s’éteindre au fur et à mesure des ans ? Quelle est la somme des bêtises que peut accomplir un enfant avant de devenir une déception ?

Je ne suis pas sûre d’avoir un jour des réponses à ces questions. Ni même de vouloir les entendre. Avec le temps, j’ai réussi à tirer un peu de bon de tout ça. Parce que, oui, cette lettre, et tout ce qu’elle représente, a eu des effets positifs.
J’ai grandi et appris dans la douleur à me débrouiller sans elle. Je sais maintenant que tant que les gens que j’aime vont bien, je peux surmonter à peu près tout. Et je suis pleinement consciente de l’impact que mes gestes et mes paroles ont sur mes enfants. Chaque « je t’aime » construit leur confiance en moi. Chaque preuve de soutien construit leur confiance en elles-mêmes.

Je ne sais pas pourquoi je l’avais gardée, cette lettre. Mais je ne l’ai pas remise dans le tiroir cette fois. On ne devrait pas garder près de soi ce qui empêche d’aller de l’avant.

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